« Que l’on prenne un acte volontaire, par exemple un mensonge de nature maligne par lequel un homme a introduit un certain désordre dans la société ; qu’on recherche d’abord les causes déterminantes[1] d’où il est sorti et que l’on juge ensuite comment il lui peut être imputé avec toutes ses conséquences. Sous le premier point de vue, on pénètre le caractère empirique de cet homme jusque dans ses sources, que l’on recherche dans la mauvaise éducation, dans une détestable société, en partie aussi dans la méchanceté d’un naturel insensible à la honte, ou qu’on rejette sur le compte de la légèreté ou de l’irréflexion, sans perdre de vue les causes occasionnelles et leur incitation. Dans tout cela, on procède comme on le fait en général dans la recherche de la série des causes déterminantes pour un effet donné de la nature.[2] Or, bien que l’on croie que l’action est déterminée par là, on n’en blâme pas moins l’auteur[3], et cela non pas à cause de son funeste naturel, non pas à cause des circonstances qui ont influé sur lui, non pas même à cause de sa conduite antérieure, car on présuppose que l’on peut mettre tout à fait de côté ce qu’a été cette conduite, regarder la série des conditions écoulées comme n’étant pas arrivée, et cette action, au contraire, comme entièrement inconditionnée[4] par rapport à l’état antérieur, comme si, par là, l’auteur commençait entièrement de lui-même une série de conséquences. Ce blâme se fonde sur une loi de la raison, où l’on regarde celle-ci comme une cause qui a pu et dû déterminer autrement la conduite de l’homme, nonobstant toutes les conditions empiriques qu’on a citées. Et l’on n’envisage point la causalité de la raison, en quelque sorte simplement comme un concours, mais comme complète en elle-même, quand même les mobiles sensibles ne lui seraient aucunement favorables, mais tout à fait contraires, l’action est attribuée au caractère intelligible de l’auteur : la faute tombe entièrement à l’instant même où il ment ; par conséquent, malgré toutes les conditions empiriques de l’action, la raison était parfaitement libre, et cet acte doit être entièrement imputé à son manquement[5]. » (Critique de la raison pure, Dialectique Transcendantale, Eclaircissement de l’idée cosmologique d’une liberté en union avec la nécessité universelle de la nature, A554/B582).
[1] L’action est ici analysée comme une série causale (succession de causes et de conséquences) à l’égard de laquelle la question est de savoir le statut de la raison : n’est-elle qu’une cause comme les autres, soumises donc elle-même à un certain déterminisme, ou est-elle la cause première, inconditionnée, c'est-à-dire absolue, commencement de toute série, soumise elle-même à aucune autre cause ?
[2] Il y a donc confusion entre le cours naturel des choses, soumises à un déterminisme qui implique qu’on peut toujours remonter vers une cause précédente et le ce que Kant appelle la « causalité par liberté », l’idée que l’homme échappe à ce déterminisme en pouvant, par sa liberté, être lui-même cause première d’une série. Cf à ce titre Critique de la Raison Pure, Dialectique Transcendantale, Antinomie de la Raison Pure, Troisième conflit des idées transcendantales, A/B 308/309.
[3] On rejoint ici la question « de quoi suis-je responsable ? ».
[4] cf supra même page note 10.
[5] A l’égard de la question de savoir « de quoi suis-je responsable ? » la réponse kantienne, en terme de responsabilité morale, est donc « de tout ». Ma responsabilité est totale car en tant qu’homme je suis un être de raison or la raison est précisément cette faculté qui me permet de ne suivre que les règles que je m’impose à moi-même sans être le jouet des circonstances extérieurs ou des pulsions animales non maîtrisées qui sont les miennes. Devenir homme c’est donc actualiser ma nature d’être raisonnable et à ce titre ma responsabilité morale est sans faille et sans limite. Il faut comprendre ici que cette analyse, comme beaucoup d’analyses kantiennes, s’appuie sur l’idée d’universalité des facultés dont je dispose. C’est la même raison pour laquelle ma sensibilité est garante d’objectivité en me donnant des phénomènes. Car la sensibilité n’est pas subjectivité mais cadre universel de perception qui – au contraire – me préserve de la subjectivité et des erreurs qu’elle entraîne. Chacun est donc porteur de facultés humaines universelles, qu’il a à charge d’actualiser pour être un homme, réaliser l’humanité et prévenir l’humanité de la barbarie. C’est également pour cela que tout acte barbare à l’égard d’un autre être humain détruit l’humanité toute entière et que chaque homme est donc à travers lui responsable de l’humanité dans son ensemble (cf à cet égard Qu’est-ce que les Lumières ? où il est dit qu’un homme qui se contente de rester mineur intellectuellement commet un « crime contre l’humanité »).
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