Présentation

Jeudi 11 juin 2009

Cet extrait d’Humain, trop humain de Nietzsche traite de la morale et plus précisément du mal. En posant un ensemble de normes et d’interdits, la morale prétend en effet définir des critères absolus du bien et du mal. Elle suppose que l’homme, parce qu’il est raisonnable et doté d’une volonté, est capable de ne pas céder comme l’animal à ses instincts naturels. Or, est-ce possible ? Le bien n’est-il pas qu’une manière pour l’homme de définir ce qui est utile à sa propre conservation ? Peut-on donc établir une réelle différence entre l’homme et la nature, entre la morale et l’instinct ? La réponse proposée est claire : « toute morale admet des actes intentionnellement nuisibles en cas de légitime défense, c'est-à-dire quand il s’agit de conservation ». Ainsi la morale ne rompt pas avec la nature mais s’inscrit au contraire dans le prolongement de celle-ci. Qu’est-ce qui vient justifier une telle thèse, qui semble rabaisser l’homme à un niveau purement animal ? Nous procéderons à l’explication du texte de manière linéaire. Dans une première partie (l.1 à Dès la première phrase, donc, Nietzsche pose le problème auquel ce texte va tenter de répondre. « Nous », les hommes, avons l’habitude de distinguer d’un côté les actions humaines et d’un autre côté les actions naturelles. Alors que nous ne qualifions pas ce que la nature fait de nuisible d’immoral, nous reprochons à l’homme ses mauvaises actions. L’immoralité est donc le sceau de l’humanité, alors que la nature est amorale. En effet, il serait absurde à reprocher à la nature son immoralité puisque ce serait supposer chez elle une volonté qui aurait pu l’empêcher de commettre ce mal. C’est ce que dit la phrase suivante. Nous ne prenons pas la nature à parti car les phénomènes naturels sont le produit d’une « nécessité ». Il règne dans la nature un déterminisme qui fait que chaque phénomène n’est jamais que l’effet nécessaire d’une cause précédente. Tous les phénomènes sont liés les uns aux autres selon les lois de la nature. On parle de nécessité car il ne peut pas en être autrement. Or, la moralité suppose la responsabilité. Plus exactement, pour « accuser » quelqu’un, il faut pouvoir lui demander de rendre des comptes. Or, cela n’est possible que si l’ « accusé » est lui-même considéré comme auteur libre de ses actions. Il serait donc absurde de nous en prendre à la nature lorsqu’elle nous cause du tort. Il n’y a alors pas de responsable, juste une pure nécessité et donc pas de moralité possible. A l’inverse, nous pouvons reprocher aux hommes leurs mauvaises actions car chez eux il y a une « volonté libre aux décrets arbitraires ». En fait, nous « supposons » une telle volonté. L’emploi de ce verbe nous invite à prendre nos distances par rapport à ce qui n’est qu’une hypothèse que nous ne pouvons pas prouver. Chez l’homme donc, il y aurait une volonté affranchie de toute forme de déterminisme et non un simple instinct. Les « décrets arbitraires » sont infondés, dans le sens où rien ne les explique ni ne les produit. La liberté réside ici dans la possibilité de faire des choix non nécessaires, non déterminés. Voilà ce que suppose donc la distinction entre la moralité humaine et l’amoralité de la nature. Or cette scission est une « erreur », reflète une méconnaissance de la nature humaine. La remise en question du caractère absolu du bien et du mal que la morale nous impose passe donc par la remise en question que l’homme constituerait une espèce à part au sein de la nature. Au contraire, nous allons comprendre comment celui-là s’inscrit dans la continuité de celle-ci. Ainsi, le bien et le mal sont rabattus sur l’instinct de conservation. C’est cet instinct qui règne dans la nature et qui amène les êtres naturels vivants à fuir ce qui peut leur nuire et au contraire à poursuivre ce qui leur est favorable. Or, c’est à la même logique que répondent les normes du bien et du mal, en morale, du juste et de l’injuste en droit. Faire du mal n’est donc pas mauvais en soi, mais ne l’est que si cette nuisance n’est pas utile. Nous faisons souvent des actions « intentionnellement nuisible[s] » que nous ne condamnons pas. Ainsi, la morale apparaît sous un nouveau jour. Sa finalité n’est plus de proposer des principes auxquels la volonté pourra se référer pour nous permettre de rompre avec nos instincts. Elle prend finalement une fonction sociale (« afin de se protéger, soi et la société »). La distinction entre droit et morale tend alors à s’atténuer. L’un organise et ordonne la société, protégeant les individus des maux qu’ils peuvent s’infliger les uns aux autres. L’autre prétend être gratuite, désintéressée et proposer des normes absolus du bien et du mal. En réalité, elle sert également à assurer la protection et la conservation de l’individu et de l’espèce. Plus exactement, elle n’est pas si absolue qu’elle le prétend puisqu’elle admet que l’on commette des actions nuisibles sous certaines formes. Elle n’est pas non plus si désintéressée puisqu’elle poursuit un but. Que ce soit donc l’individu qui se protège d’une nuisance ou que ce soit l’Etat qui punisse un criminel, nous avons affaire dans les deux cas au même processus où nous considérons comme bon ce qui est bon pour nous car cela nous protège des torts que nous pourrions subir. Notons qu’alors nous faisons « intentionnellement » du mal. Les torts que nous causons à la mouche, ou la punition que nous faisons subir au criminel sont le fruit d’un choix, d’une décision rationnels, parfois même d’un calcul lorsque nous devons réfléchir à la réponse proportionnée à apporter à la menace qui pèse sur nous. Ainsi, ce qui fait la distinction entre le bien et le mal, ce ne sont pas des normes absolues mais c’est la « légitime défense ». Or, derrière cette expression juridique, se cache un phénomène naturel : «  il s’agit de conservation ». La légitime défense se définit comme précisément la réponse proportionnée que j’apporte à une menace. Ainsi, le droit lui-même reconnaît la conservation de la vie comme un droit, l’instinct de survie comme quelque chose dont on ne peut être tenu responsable. C’est donc que cet instinct est fondamental chez l’homme. C’est la raison pour laquelle la morale fait la part belle à cet instinct : ce qui est commis au nom de cet instinct ne peut faire l’objet d’une condamnation morale (ni même juridique) puisqu’il s’agit là d’un droit absolu de l’homme. Non seulement donc on trouve dans l’instinct de conservation un élément qui vient relativiser le mal que nous pouvons commettre, mais en plus, c’est l’objet de la dernière partie du texte, cet instinct explique à lui seul « toutes les mauvaises actions exercées par des hommes sur les hommes ». Ainsi, nous trouvons l’explication de ce qui était dit dans les premières phrases du texte. Il est faux de supposer que l’homme agit par libre volonté et rationnellement. Pire encore, il s’agit de notre conservation sous un certain mode : « on veut son plaisir, on veut s’éviter le déplaisir ». A l’échelle de l’individu et de la société, ce que nous punissons ce ne sont pas seulement les phénomènes ou personnes qui menacent directement notre vie même mais plus généralement ce qui nous « déplaît ». Il n’est – le plus souvent – pas tant question de survie que de confort (c’est ce que montrait déjà l’exemple de la mouche dont le potentiel de nuisance reste insignifiant). Cela revient à réduire un peu plus à néant les prétentions démesurées de la morale. Ainsi, Nietzsche peut conclure ironiquement en reprenant les propos que Platon fait tenir à Socrate « nul n’est méchant volontairement ». Mais ici le sens que prend cette maxime est tout autre. « Il fait toujours le bien, c'est-à-dire ce qui lui semble bon (utile) ». Tout est dit dans cette parenthèse. Le bien, ce n’est rien d’autre que ce qui nous est « utile ». Alors même que c’est traditionnellement, le contraire de ce qui est utile puisque, d’une part le bien ne peut pas servir à quelque chose s’il se prétend absolu (car en effet s’il doit avoir une utilité alors il est conditionné par le but qu’il poursuit et devient relatif, « hypothétique » dirait Kant), et d’autre part l’action morale est nécessairement désintéressée (car ici encore si nous faisons le bien pour autre chose que lui-même alors nous l’instrumentalisons et nous lui faisons perdre son caractère absolu pourtant nécessaire à l’idée même de moralité). Le bien est même doublement relatif puisque ce que nous appellerons bien dépend également de « son degré d’intelligence, son niveau actuel de raison ». La raison apparaît ainsi à nouveau comme une puissance de calcul nous permettant de prévoir les conséquences néfastes pour nous que peuvent avoir les actions d’autrui et donc le degré de nuisance que nous pouvons commettre. Le rapprochement avec Platon et Socrate est ainsi ironique car si l’homme « fait toujours le bien », ce n’est pas parce qu’il n’est jamais méchant volontairement mais bien au contraire parce qu’il l’est toujours intentionnellement à proportion du déplaisir qu’il veut fuir et de la conservation qu’il cherche à assurer. Ainsi, les prétentions de la morale sont complètement réduites à néant. L’attaque semble viser notamment ce que Kant propose comme loi morale où l’on retrouve quasiment mot pour mot cette idée que la nature est amorale quand l’homme lui est moral, raisonnable et donc potentiellement immoral – et même que c’est la nature en lui qui constitue ce qui peut l’amener à être immoral. Au contraire ici, nous voyons que la morale ne rompt pas avec la nature mais est déterminée par elle. Les implications de cette thèse sont vastes. D’abord, c’est la rupture entre l’humanité et l’animalité qui est remise en question. La capacité de l’homme à faire preuve d’une « volonté libre » est ici niée et c’est donc toute sa liberté telle que nous avons l’habitude de la concevoir comme libre-arbitre qui est mise en question. Ensuite, la morale et le droit sont conçus comme de simples artifices qui n’ont aucun caractère absolu. Si nous sommes habitués à le concevoir pour le droit dont le rôle affiché est en effet l’organisation de la société, dire que la morale est également l’instrument qui nous permet d’assurer notre conservation est plus provocateur. Enfin, c’est alors la question même de notre responsabilité qui est posée. En effet, si ce que nous commettons comme actions nuisibles l’est fait au nom de notre nature et de notre conservation, comment nous en tenir responsables ? Nous ne pouvons pas plus accuser un homme qui commet une mauvaise action que nous ne pouvons accuser la nature d’avoir provoquée cet orage. Ainsi, ce texte montre que la morale est toute relative alors qu’elle prétend être absolue. Il montre aussi que celle-ci est déterminée par la nature et nos instincts alors qu’elle prétend être le contraire même de la nature et de l’instinct. Alors, l’idée de mal n’a plus rien d’absolu et la morale elle-même apprend à composer avec des actions nuisibles pour les autres dans la mesure où elles sont bonnes pour nous.

 

 

"Nous n'accusons pas la nature d'immoralité quand elle nous envoie un orage et nous trempe: pourquoi disons-nous donc immoral l'homme qui fait quelque chose de mal? Parce que nous supposons ici une volonté libre aux décrets arbitraires, là une nécessité. Mais cette distinction est une erreur. En outre, ce n'est même pas en toutes circonstances que nous appelons immorale une action intentionnellement nuisible; on tue par exemple une mouche délibérément, mais sans le moindre scrupule, pour la pure et simple raison que son bourdonnement nous déplaît, on punit et fait intentionnellement souffrir le criminel afin de se protéger, soi et la société. Dans le premier cas, c'est l'individu qui, pour se conserver ou même pour s'éviter un déplaisir, cause intentionnellement un mal; dans le second, c'est l'État. Toute morale admet les actes intentionnellement nuisibles en cas de légitime défense, c'est-à-dire quand il s'agit de conservation. Mais ces deux points de vue suffisent à expliquer toutes les mauvaises actions exercées par des hommes sur les hommes: on veut son plaisir, on veut s'éviter le déplaisir; en quelque sens que ce soit, il s'agit toujours de sa propre conservation. Socrate et Platon ont bien raison : quoi que l'homme fasse, il fait toujours le bien, c'est-à-dire ce qui lui semble bon(utile) suivant son degré d'intelligence, son niveau actuel de raison."

Par N'DIAYE - Publié dans : Corrigés DS/DM
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