est-il plus facile de connaître autrui que de se connaître soi-même ?
Si je peux, selon l’expression, m’étonner moi-même, cette surprise reste sans commune mesure avec celle que suscite parfois autrui. Précisément, connaître quelqu’un, n’est-ce pas être capable de prévoir ses réactions et pensées ? Or, autrui désigne l’autre qui est extérieur à moi et à l’extérieur de qui je suis. Comment alors pourrais-je le connaître aussi facilement que je me connais moi-même, immédiatement conscient que je suis de mon intimité ? Pourtant, cette proximité est également un inconvénient. Connaître, cela signifie également savoir, être capable de tenir un discours vrai et objectif. Or, étant à la fois sujet et objet de la connaissance de moi, puis-je prétendre être objective ? N’est-il pas plus facile de connaître autrui dans la mesure où je peux porter sur lui un regard extérieur ? Nous voyons que chacune de ces connaissances présente des avantages comme des inconvénients. Dès lors, il est difficile de déterminer laquelle des deux est la plus facile à établir.
Connaître quelqu’un, cela nécessite-t-il un regard extérieur et objectif, ou est-ce d’autant plus facile que je suis plus proche de la personne ? Nous verrons dans un premier temps qu’il m’est plus facile de me connaître que de connaître autrui grâce à ma proximité avec moi-même. Mais, la conscience que j’ai de mon intimité constitue-t-elle une connaissance objective ? Comment se forger une représentation complète de qui que ce soit ?
Connaître quelqu’un, c’est pouvoir le décrire, disposer des informations les plus complètes possibles sur lui. Dans ce sens, qui pourrais-je connaître plus facilement que moi-même ? Ce qui rend l’accès à la connaissance de l’autre laborieux, c’est la distance. Autrui m’est extérieur. Dès lors, je peine à connaître ses pensées et ses sentiments, qu’il exprime imparfaitement ou pas du tout. Je n’ai, également, qu’une connaissance limitée de son histoire, alors qu’ayant vécu la mienne, j’en ai une connaissance intégrale. Ainsi, si connaître quelqu’un signifie avoir accès aux informations les plus complètes possibles sur lui, nous pouvons dire qu’il n’est personne qu’il me soit plus facile de connaître que moi-même. J’ai un accès facile, immédiat aux informations me concernant. Bergson, dans La conscience et la vie, montre ainsi que la conscience est rendue possible grâce à la mémoire. Si nous n’avions aucune mémoire nous serions sans cesse en train de renaître et ne pourrions donc jamais dire « je ». Peu importe l’extension de cette mémoire, seul compte le fait d’avoir immédiatement conscience d’avoir été. Nous pouvons donc dire que la connaissance de moi-même est plus facile à élaborer que la connaissance d’autrui car mon identité de personne est fondée sur ma capacité à m’inscrire dans la continuité d’une histoire que je suis la seule à avoir vécue. Cela fonde ma conscience. Or, cette conscience de mon existence est justement une certitude immédiate et non discursive, qui ne peut donc pas être connue de l’extérieur aussi certainement qu’elle est ressentie intérieurement.
Même si autrui décidait de me rendre compte intégralement de son histoire, de son vécu, cela me suffirait-il à le connaître comme moi-même ? L’outil dont il dispose pour partager ce vécu, le langage, est imparfait : son intérêt est de fournir des mots généraux, pour désigner des réalités particulières. Pour exprimer ce qu’il ressent, autrui dispose ainsi des mêmes mots que tous. Comment alors rendre compte de son histoire particulière ? Dans la Phénoménologie de la perception, Merleau-Ponty explique ainsi que je ne peux connaître autrui que par analogie, par l’interprétation de ses comportements et la compréhension de ses paroles. Mais rien de tout cela ne saurait se substituer au vécu qui est le sien : comprendre ce que l’autre vit, ce ne sera jamais la même chose que le vivre. Or, cette manière d'être au monde, de le ressentir est bien ce qui constitue l’identité propre de chacun. Elle est donc ce qui nous définit au sens où elle est ce qui nous caractérise.
Ainsi, non seulement il m’est plus facile de me connaître puisque moi seule dispose d’informations exhaustives sur mon histoire, mais, surtout, moi seule l’ai vécue. Or, ce vécu caractérise ma manière unique d’être au monde. Il m’est impossible d’accéder à cette intimité de l’autre. Puisque la connaissance de l’autre ne s’élabore que par analogie, elle est médiate, discursive. En cela, elle est moins facile que la connaissance que j’ai de moi-même. Je n’ai même pas besoin de penser pour me connaître, il me suffit d’être. Pourtant, connaître quelqu’un « facilement », ce n’est pas seulement le connaître immédiatement. Le sujet nous demande aussi laquelle des deux connaissances est la plus facile à élaborer, en tant que connaissance, c'est-à-dire savoir vrai et objectif. Si je peux, facilement, avoir des informations sur moi, puis-je aussi facilement me connaître, c'est-à-dire avoir de moi une représentation conforme à la réalité ? Ne me sera-t-il pas plus facile d’avoir une telle connaissance de l’autre, qui m’est extérieur et sur qui je peux donc porter un regard neutre ?
Connaître quelqu’un signifie s’en forger une représentation exacte. Pour moi, c’est possible grâce à la conscience de soi comme pensée réflexive, dont je suis le sujet et l’objet. Une telle pensée ne peut exister que si je suis capable de reconduire à mon endroit le geste de toute pensée : celui qui consiste à viser un objet extérieur. Cela nécessite que je sois à distance de l’objet, ici de moi. Ne me sera-t-il pas alors plus facile de connaître autrui, qui m’est immédiatement donné comme objet, que de me connaître moi-même, ce qui suppose une forme de dédoublement ? Sartre montre ainsi dans L’être et le néant que, pour nous connaître nous-mêmes par la conscience de soi, nous essayons de reconstruire le point de vue d’autrui. Le regard que l’autre porte sur moi me fait prendre conscience que je suis objet et pas seulement sujet. Sartre définit ainsi autrui comme le « médiateur indispensable entre moi et moi-même ». Grâce à lui, je peux prendre conscience de moi, c'est-à-dire me considérer comme un objet. Paradoxalement, il est plus facile de penser l’autre comme objet et donc de le connaître objectivement, car il est immédiatement objet pour moi. Au contraire, prendre conscience de moi nécessite un dédoublement qui n’est pas immédiat : pour moi je suis d’abord sujet.
Est-ce à dire que je peux connaître même le plus parfait inconnu plus facilement que moi-même parce que je lui suis extérieure ? La connaissance que j’ai d’autrui, si elle ne s’appuie que sur ce que je perçois extérieurement, ne risque-t-elle pas d’être trop partielle ? Mais comment se forger une représentation exacte d’une personne ? Il faudrait, pour cela, pouvoir en décrire l’essence. Connaître quelqu’un, ce serait ainsi connaître les traits essentiels qui la définissent hors toute évolution. De l’extérieur, mon point de vue risque alors d’être trop superficiel. Mais de l’intérieur, jamais non plus ne puis-je percevoir ce qui serait ma substance : le substrat immuable constitutif de mon identité. Dans Le traité de la nature humaine, Hume explique ainsi que par l’introspection, je ne peux accéder qu’à la conscience de mes états. Je me perçois toujours en situation, triste, joyeuse, etc… Pour me connaître, il faudrait que je sois capable de prendre conscience de mon hypothétique substance, ensemble de caractéristiques immuables. Une telle idée ne peut être que creuse parce qu’aucune perception ne peut l’alimenter. De moi, je ne peux donc connaître que des états particuliers. D’autrui, je ne peux percevoir que les manifestations superficielles. Ainsi, semble-t-il, ni la connaissance de l’autre, ni la connaissance de moi-même ne sont possibles. Devons-nous alors renvoyer les deux connaissances dos-à-dos comme incomplètes, insuffisantes ? Faut-il se résoudre à conclure qu’il est impossible de connaître qui que ce soit ?
Peut-être faut-il, pour répondre correctement à la question posée, préciser la nature de l’autre à connaître et ma position face à lui. Connaître quelqu’un, ce peut être, en effet, développer une véritable science du sujet, qui nécessitera alors une compétence spécifique. Mon habilité à me connaître et à connaître autrui dépendra alors de mes compétences. Certes, un regard extérieur sera plus à même de voir ce que je peux refuser de voir, mais pas celui de l’inconnu, celui du spécialiste, qui saura où chercher, comment interpréter mes comportements et mes paroles. Ainsi, si Freud, par exemple dans Une difficulté de la psychanalyse, pose l’hypothèse d’un inconscient psychique comme nécessaire pour donner à la vie psychique son unité, pour autant cet inconscient n’est pas à jamais perdu. Certes, il est inaccessible au sujet lui-même, puisque son contenu n’apparaît à la surface qu’après avoir subi une opération de travestissement qui me le rend méconnaissable et qu’une force de résistance s’oppose à ce que la conscience ne se penche sur ces données inconscientes. Toutefois, l’autre peut m’aider dans cette exploration, en tant que spécialiste. Ainsi, il est possible de percer le mystère de mon identité et c’est là la fonction du psychanalyste qui est doté pour cela de connaissances théoriques et de compétences techniques spécifiques. Devons-nous en conclure que je ne peux connaître qu’autrui et qu’à la condition d’être psychanalyste ? Si seule et immédiatement je ne peux me connaître, tout comprendre et expliquer de moi, je ne peux pas plus facilement connaître immédiatement autrui, sauf si je possède pour cela une connaissance spécifique. Pour autant, ce processus qui me permet d’accéder à la vérité sur moi-même n’est possible qu’à la condition que je le veuille et que j’y participe. Ainsi, la pierre angulaire de la connaissance de soi ne reste-t-elle pas moi, quelques soient les adjuvants qui m’accompagnent dans cette quête ?
En effet, qui d’autre que moi peut effectuer cette synthèse me permettant, grâce aux informations auxquelles j’accède par moi-même, à celles qui me viennent du spécialiste et celles qui me viennent de mes proches, de constituer pas à pas une image adéquate de moi ? Nous pouvons ici, enrichis du parcours qui a été le nôtre, revenir à notre point de départ : c’est bien ma seule conscience qui conditionne – comme point fixe – toute connaissance possible de moi. Certes, cette connaissance trouve son contenu dans l’extériorité, et le regard que je porte sur moi est imparfait et impartial. Mais la conscience reste le prisme où se cristallisent le conscient et l’inconscient et où peut donc se lire l’intégralité de mon identité, même si elle ne s’y réduit pas. C’est ce que dit Hegel dans l’Esthétique. La conscience de soi n’est pas que théorique mais aussi pratique. Elle passe par l’action et l’extériorisation de soi, dans la transformation du monde. Toutefois, c’est dans la conscience théorique, l’introspection et la pensée, que je peux accéder à mon essence, faire la synthèse des informations venues de l’extérieur et de celles que je puise en moi, en faisant la part de l’essentiel et du superflu. Cela, il m’est rigoureusement impossible de le faire pour autrui, aussi proche me soit-il.
Il est donc plus facile de me connaître que de connaître autrui. Certes ma proximité à moi-même s’avère dans un premier temps un obstacle, même si elle me permet de disposer d’une place de choix pour observer mon vécu et pour recueillir les informations me concernant. Ce que je peux connaître de l’autre restera toujours imparfait, incomplet. Il garde des zones d’ombre et mon point de vue extérieur ne me permet pas de faire la synthèse de l’ensemble des éléments qui constituent son identité. Au contraire, aussi partial soit le point de vue que j’ai sur moi-même, il est ce qui me permet de me connaître plus facilement que je connais les autres par la synthèse que je peux faire de tous les éléments qui me composent.
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